Doctorat


  • Doctorat de Philosophie. Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
  • Titre : Responsabilité et engagement dans le stoïcisme, 816 p.
  • Direction : Laurent Jaffro (PU).
  • Jury : Pierre-Marie Morel (Présid., PU, Paris 1) ; Thomas Bénatouïl (PU, Lille 3) ; Laurent Jaffro (PU, Paris 1) ; John Sellars (Chercheur, King’s college, Londres) ; Christelle Veillard (MCF, Paris Nanterre).
  • Soutenance : le 28 novembre 2015 : Mention très honorable avec les félicitations du jury.
  • url : https://theses.fr/2015PA010538

Résumé de la thèse


Ce travail doctoral prend pour objet d’étude la conception stoïcienne de la responsabilité, éclairée par la thématique contemporaine de l’engagement. Les différents niveaux du discours – ontologique, physique, psychologique, moral et politique – réinterrogent ainsi, par leur articulation problématique, l’unité des stoïciens. On résume traditionnellement leur fatalisme à un « compatibilisme », dans la mesure où ils conjuguaient liberté et déterminisme. Cette compatibilité est au principe même de la notion de responsabilité, dont il s’agit de comprendre comment, de la physique à la morale, mais aussi, du stoïcisme hellénistique au stoïcisme impérial, elle reçoit un traitement autant inédit qu’équivoque. On s’interroge sur l’articulation du concept de « cause » (αἴτιον) avec celui de « ἐφ’ ἡμῖν » (ce qui dépend de nous), concepts qui mettent en jeu la problématique de l’imputation – où il s’agit de fonder la responsabilité humaine – dans son lien avec celle de la l’assomption, où il s’agit de la reprendre à son propre compte en accomplissant son rôle et ses devoirs. Ces deux versants de la responsabilité mobilisent toutes les branches du système stoïcien, et leur caractère organique. Je montre que la responsabilité reçoit, en tout cas dans le stoïcisme d’Épictète, une extension maximale, parce que son analyse est synthétique. Le passage de la causalité à l’assomption morale, qui ouvre, de Chrysippe à Épictète et Marc Aurèle, à une éthique de la responsabilité et à un engagement philosophique faisant fond sur l’idée d’acceptation, constitue le point de mire de mon questionnement.


Parcours de la thèse

De l’ontologie à la politique, en passant par la logique et la psychologie, notre enquête s’est proposée, non pas de reconstruire la théorie stoïcienne de la responsabilité, mais bien plutôt, d’esquisser une vision d’ensemble de cette notion centrale chez les stoïciens, qui mobilisa de façon tout à fait intéressante l’activité philosophique, externe ou interne, du Portique. Comme nous avons essayé de le démontrer, la responsabilité morale ne constitue un enjeu pour les stoïciens qu’à partir de leur physique, et la réutilisation, par Épictète, de la distinction critique ne doit pas nous inciter à croire en un oubli de cette origine. Le problème qui animait vraisemblablement la critique anti-stoïcienne, et qui alimente encore le débat entre commentateurs, est précisément celui de comprendre cette articulation entre la physique et la morale, dont la responsabilité constitue, selon nous, la clé de voûte. Ainsi, ce qui préoccupa tant nos contemporains, la question du lien entre l’ontologie et la morale, n’est pas du tout central chez les Antiques. De la responsivité ontologique à la responsabilité morale, s’opère un saut énigmatique que le discours stoïcien ne clarifie pas, et qui constitue, de fait, son point aveugle.

Ainsi, notre Chapitre 1 prenait acte de cette aporie, et surtout du problème auquel conduit la réduction de la responsabilité à la causalité. En cherchant à expliquer ce qui, précisément, explique (la cause active), on assistait à une dissolution de la responsabilité des agents individuels, selon un principe d’économie, dans la causalité universelle du souffle divin, Premier Agent « synectique ». Notre Chapitre 2 visait à montrer que la délimitation, par le destin, de la liberté et, partant, de la responsabilité humaine, avait un sens critique et positif, et qu’elle servait donc plus probablement à fonder la responsabilité qu’à la restreindre. Cette conception engageait par ailleurs une logique (Chapitre 3), la réfutation de l’Argument Paresseux par l’élaboration de la théorie des confatalia, qui mettait en question le problème de la décision, de l’action et de la motivation humaine. A ce niveau de l’analyse, la responsabilité devient un problème central pour les stoïciens, et surtout pour Chrysippe, qui met directement en jeu le bien-fondé de son enseignement. Notre Chapitre 4, qui étudie en détail leurs tenants et leurs aboutissants, conclut des analyses précédentes sur la critique de la responsabilité, en montrant comment celle-ci n’est pas tant « sauvée » par Chrysippe que conçue contre le sens commun ou péripatéticien (qui la réduit à la liberté en adoptant une position anti-déterministe naïve).

La responsabilité reçoit ainsi un traitement synthétique en ce qu’elle réaffirme l’engagement de l’individu, considéré comme corps-cause, dans la chaîne inflexible du destin. On aura compris que se joue ici le passage de la responsivité ontologique à la responsabilité morale, et que l’analogie du cylindre n’a finalement qu’une fonction très limitée dans la réponse formulée par Chrysippe aux anti-fatalistes (veteres ou anti-stoïciens).

C’est à ce moment qu’est mobilisée (Chapitre 5), un autre biais pour sauver la responsabilité morale, qui met en jeu une scala naturae établissant une typologie des mouvements naturels et observables, à partir de distinctions hiérarchiques entre les êtres. Ce point complexe (là encore, sans doute en raison de l’identité des rapporteurs) annonce les développements psychologiques que l’analogie du cylindre n’avait fait que supposer. Le problème de la séquence psychologique de l’action, de son ordre et de sa cohérence, repose à nouveaux frais le problème de la responsabilité, en faisant de l’assentiment son « lieu ».

Mais nous avons également évoqué les difficultés que supposait une telle identification, dans la mesure où le déterminisme stoïcien interdit précisément de penser l’assentiment autrement que comme une activité mécanique. Le rapport d’Origène, évidemment influencé par la conception chrétienne du libre arbitre, doit ainsi donner lieu aux mêmes précautions que celles prises vis-à-vis d’Alexandre d’Aphrodise, dont la perspective est essentiellement polémique. Il est possible qu’à ce stade, le passage de la responsivité à la responsabilité ait été reconstruit par les interprètes, antiques et contemporains, qui ont considéré l’assentiment comme la réponse magique à tous les problèmes théoriques. Or, puisque la psychologie stoïcienne est fondamentalement déterministe, la responsabilité dont elle assure la conception ne peut être que causale. Il apparaît clairement que les premiers stoïciens avaient déjà conçu cette difficulté, en développant le thème de la « διαστροφή τοῦ λόγου ». Les passions, qui constituent l’objet d’étude de notre Chapitre 6, reposent le problème du mouvement en mettant en jeu plus directement la question du volontaire et de l’involontaire. C’est à ce stade que la responsabilité reçoit un traitement essentiellement moral, par la démonstration d’une puissance potentiellement négative de la raison, capable de se retourner contre elle-même.

Dans notre Chapitre 7, il nous a semblé qu’Épictète n’avait pas changé d’intérêt philosophique, en privilégiant la morale à la physique ou la « pratique » à la théorie, mais bien redéfini les préoccupations de l’éthique au moyen des catégories traditionnellement utilisées par la physique. Nous ne saurons sans doute jamais s’il l’avait fait en réponse à la critique anti-stoïcienne, prenant également acte des difficultés et des limites que posait sans doute la théorie chrysippéenne. Si l’on peut donc parler d’une « mise en pratique » de la philosophie par Épictète, soulignons que celle-ci ne peut avoir lieu qu’au moyen de la théorie. Cela expliquerait peut-être l’absence du destin ou même de considérations physiques dans sa philosophie. Mais le destin ne jouait déjà qu’un rôle de principe chez Chrysippe, et dans la perspective de la responsabilité morale, ce principe sert uniquement de limitation positive. La conséquence principale de l’usage épictétéen de la distinction critique pour la morale, qui vise à orienter correctement la tripartition canonique bien plus qu’à la remplacer, c’est une redéfinition de l’activité philosophique, de son sens et de sa vocation. Avec Épictète, la responsabilité devient une norme morale, qui oriente la vie de l’individu. Ce recentrement du problème de la responsabilité au cœur de la philosophie stoïcienne implique par ailleurs une redéfinition du progrès moral et de l’éducation philosophique, désormais comprise comme processus de responsabilisation. L’appropriation de la distinction critique par le disciple, enjeu premier du Manuel, coïncide donc avec l’apprentissage de la doctrine de Chrysippe et un certain usage du stoïcisme lui-même.

L’intuition épictétéenne annonce peut-être déjà notre conception de la responsabilité, et éclaire la double problématique, centrale dans notre étude, de l’articulation du registre causal et du registre moral, et de Chrysippe et d’Épictète. S’il y a bien unité des stoïciens sur ce point, il faut néanmoins noter qu’avec ce dernier une ouverture se produit – ouverture rendue possible par l’aspect systématique de la philosophie stoïcienne – en direction d’une éthique de la responsabilité dont nous avons analysé les conditions dans notre Chapitre 8, et qui a pour but de définir les règles de l’engagement. La suite logique de cette analyse, c’est la réappropriation du « οὐκ ἐφ’ ἡμῖν » par un engagement en actes, dont notre Chapitre 9 cherchait à décrire les modalités. La thématique de l’acceptation et de l’assomption a donné lieu, de Victor Goldschmidt à Pierre Hadot, à une vision du stoïcisme comme philosophie du repli, de la retraite sécurisée dans la citadelle intérieure, interdisait du même coup de penser réellement la portée politique de l’éthique stoïcienne. Cette lecture, que notre troisième Section vise principalement à nuancer (en montrant notamment la différence entre les stoïciens impériaux), suppose une compréhension de la notion de « réserve » (que Marc Aurèle complète par celle du « renversement »), et des modalités pratiques de l’engagement (politique, chez les premiers stoïciens, essentiellement psychologique, chez Épictète et Sénèque, et généralement pratique, chez Marc Aurèle).


This doctoral work takes as its object of study the Stoic conception of responsibility, illuminated by the contemporary theme of commitment. The different levels of discourse – ontological, physical, psychological, moral and political – thus reinterrogate, through their problematic articulation, the unity of the Stoics. Their fatalism has traditionally been summed up as “compatibilism”, insofar as they combined freedom and determinism. This compatibility lies at the very heart of the notion of responsibility, and we’ll be looking at how, from physics to morality, and from Hellenistic stoicism to imperial stoicism, it receives a treatment that’s as novel as it is equivocal. We examine the articulation of the concept of “cause” (αἴτιον) with that of “ἐφ’ ἡμῖν” (that which depends on us), concepts that bring into play the problematic of imputation – where the aim is to found human responsibility – in its link with that of assumption, where the aim is to take it up on one’s own account by fulfilling one’s role and duties. These two aspects of responsibility mobilize all the branches of the Stoic system, and their organic character. I show that, in Epictetus’ Stoicism at least, responsibility is given maximum extension, because its analysis is synthetic. The transition from causality to moral assumption, which opens the way from Chrysippus to Epictetus and Marcus Aurelius to an ethics of responsibility and a philosophical commitment based on the idea of acceptance, is the focus of my questioning.


Course of the thesis

From ontology to politics, via logic and psychology, our investigation has not set out to reconstruct the Stoic theory of responsibility, but rather to sketch out an overall vision of this central notion among the Stoics, which mobilized the philosophical activity, both external and internal, of the Portico in a most interesting way. As we have tried to demonstrate, moral responsibility only became an issue for the Stoics from their physics onwards, and Epictetus’ reuse of the critical distinction should not lead us to believe that this origin has been forgotten. The problem that most likely animated anti-Stoic critics, and which still fuels debate among commentators, is precisely that of understanding this articulation between physics and morality, of which responsibility is, in our view, the keystone. The question of the link between ontology and morality, which is of such concern to our contemporaries, is not at all central to the work of the ancients. From ontological responsiveness to moral responsibility, there is an enigmatic leap that Stoic discourse does not clarify, and which is, in fact, its blind spot.


Thus, our Chapter 1 took note of this aporia, and above all of the problem to which the reduction of responsibility to causality leads. By seeking to explain that which precisely explains (the active cause), we were witnessing a dissolution of the responsibility of individual agents, according to a principle of economy, into the universal causality of the divine breath, the “synectic” First Agent. The aim of Chapter 2 was to show that the delimitation of freedom, and hence of human responsibility, by destiny had both a critical and a positive meaning, and that it was therefore more likely to serve as a foundation for responsibility than to restrict it. This conception also involved a logic (Chapter 3), the refutation of the Lazy Argument through the elaboration of the theory of confatalia, which called into question the problem of human decision, action and motivation. At this level of analysis, responsibility becomes a central problem for the Stoics, and especially for Chrysippus, who puts the validity of his teaching directly at stake. Our Chapter 4, which examines the ins and outs of responsibility in detail, concludes previous analyses of the critique of responsibility, showing how it is not so much “saved” by Chrysippus as conceived against common or peripatetic sense (which reduces it to freedom by adopting a naive anti-deterministic stance).

Responsibility thus receives a synthetic treatment in that it reaffirms the commitment of the individual, considered as body-cause, in the inflexible chain of destiny. It’s clear that the transition from ontological responsiveness to moral responsibility is at stake here, and that the analogy of the cylinder ultimately has only a very limited function in Chrysippus’ response to the anti-fatalists (veteres or anti-stoics).


It is at this point (Chapter 5) that another means of rescuing moral responsibility is mobilized, bringing into play a scala naturae establishing a typology of natural and observable movements, based on hierarchical distinctions between beings. This complex point (again, no doubt due to the identity of the rapporteurs) heralds the psychological developments that the cylinder analogy had only hinted at. The problem of the psychological sequence of action, its order and coherence, restores the problem of responsibility, making assent its “locus”.

But we have also mentioned the difficulties involved in such an identification, insofar as Stoic determinism precisely forbids us to think of assent as anything other than a mechanical activity. Origen’s report, obviously influenced by the Christian conception of free will, must therefore be treated with the same caution as Alexander of Aphrodite, whose perspective is essentially polemical. It is possible that, at this stage, the transition from responsiveness to responsibility was reconstructed by interpreters, both ancient and contemporary, who saw assent as the magic answer to all theoretical problems. But since Stoic psychology is fundamentally deterministic, the responsibility it assures can only be causal. It is clear that the early Stoics had already conceived this difficulty, developing the theme of “διαστροφή τοῦ λόγου”. The passions, which constitute the object of study of our Chapter 6, restate the problem of movement by bringing into play more directly the question of voluntary and involuntary. It is at this stage that responsibility receives an essentially moral treatment, through the demonstration of a potentially negative power of reason, capable of turning against itself.


In Chapter 7, it seemed to us that Epictetus had not shifted his philosophical focus from physics to morality or from theory to “practice”, but rather redefined the concerns of ethics by means of the categories traditionally used by physics. Whether he did so in response to anti-Stoic criticism, or in recognition of the difficulties and limitations of Chrysippean theory, we may never know. If we can speak of Epictetus “putting philosophy into practice”, we must emphasize that this can only take place through theory. This may explain the absence of fate or even physical considerations in his philosophy. But fate already played only a principled role in Chrysippus, and in the perspective of moral responsibility, this principle serves only as a positive limitation. The main consequence of Epictetus’ use of the critical distinction for morality, which aims at correctly orienting the canonical tripartition rather than replacing it, is a redefinition of philosophical activity, its meaning and vocation. With Epictetus, responsibility becomes a moral norm, guiding the life of the individual. This refocusing of the problem of responsibility at the heart of Stoic philosophy also implies a redefinition of moral progress and philosophical education, now understood as a process of empowerment. The disciple’s appropriation of critical distinction, the primary aim of the Manual, coincides with learning Chrysippus’ doctrine and a certain use of Stoicism itself.

Epictetus’ intuition may already have foreshadowed our conception of responsibility, and sheds light on the twofold problem, central to our study, of the articulation of the causal and moral registers, and of Chrysippus and Epictetus. If the Stoics are indeed united on this point, it should nevertheless be noted that with Epictetus an opening occurs – an opening made possible by the systematic aspect of Stoic philosophy – in the direction of an ethics of responsibility, the conditions of which we analyzed in Chapter 8, and which aims to define the rules of commitment. The logical continuation of this analysis is the reappropriation of the “οὐκ ἐφ’ ἡμῖν” by a commitment in deed, the modalities of which our Chapter 9 sought to describe. The theme of acceptance and assumption gave rise, from Victor Goldschmidt to Pierre Hadot, to a vision of Stoicism as a philosophy of withdrawal, of secure retreat into the inner citadel, prohibited by the same token from truly thinking the political scope of Stoic ethics. This reading, which our third section aims to nuance (by showing the difference between the imperial Stoics), presupposes an understanding of the notion of “reserve” (which Marcus Aurelius complements with that of “reversal”), and of the practical modalities of commitment (political, in the case of the early Stoics, essentially psychological, in the case of Epictetus and Seneca, and generally practical, in the case of Marcus Aurelius).